L’énigme des deux portes
La définition de la notion de vérité implique l’étude d’une situation la faisant directement intervenir. Il s’agit d’un problème impliquant une définition précise de la vérité, la vérité correspondance. Le principe de cette énigme est de mettre celui auquel elle est posée face à deux personnages. L’un ment et l’autre dit vrai, le joueur doit identifier chacun d’entre eux. La solution consiste à poser une question composée à chaque interlocuteur. Chacun est interrogé non pas sur la réponse juste, mais sur ce que répondrait l’autre s’il était interrogé. Le joueur appuie sa démarche sur le fait qu’une proposition fausse se référant à une autre proposition fausse établit une vérité. Ainsi, même si les deux personnages mentent, leurs réponses à cette question pointeront toutes deux vers la vérité. Or, il en va de même si tous deux disent vrai. Ainsi, le faux composé équivaut au vrai composé par l’identité entre les composantes, qui lui-même équivaut au vrai simple.
La confirmation de cette hypothèse s’obtient par l’analyse concrète du cas proposé par l’énigme, dans lequel l’un des interlocuteurs ment tandis que l’autre dit vrai. Lorsque chaque interlocuteur est questionné sur la réponse de l’autre plutôt que sur sa propre réponse, alors la relation obtenue s’écrit V(F) = F(V) = F. C’est-à-dire que, puisque l’un des interlocuteurs dit vrai et que l’autre ment, alors l’interlocuteur honnête dit vrai sur le fait que l’autre ment (V(F)) et inversement (F(V)). Textuellement, cela se traduit par la proposition suivante « le faux vrai comme le vrai faux, retournent tous deux le faux ». Ici, le joueur auquel l’énigme est posée est alors orienté vers l’alternative fausse, sur la base de laquelle il peut déduire l’alternative vraie par élimination. Selon le même raisonnement, F(F) = V(V) = V, soit la proposition suivante « le faux faux comme le vrai vrai, retournent tous deux le vrai ». Cette égalité stipule que si la question composée était posée à chaque interlocuteur non pas sur la réponse de l’autre, mais sur sa propre réponse (que répondrais-tu si l’on t’interrogeait ?) alors le joueur serait directement orienté vers la réponse vraie que l’interlocuteur soit menteur ou honnête. Cette analyse montre que le caractère vrai ou faux d’une proposition ne dépend pas du contenu, mais de la relation entre les contenus, établissant qu’il soit possible d’obtenir la vérité depuis une base fausse. C’est l’identité ou la différence entre les contenus, qui définit le caractère « vrai » d’une proposition, au-delà des contenus eux-mêmes. En s’appuyant sur les questions composées, alors que l’énigme donne le droit de poser une question à chaque interlocuteur, il n’est même pas nécessaire de le faire. Une seule question à un seul interlocuteur suffit à obtenir la solution. Qu’il s’agisse d’un menteur ou d’un honnête personnage, la composition de la question et la constance de son statut (menteur ou honnête) pointeront toujours vers la solution juste, en vertu de la vérité comme relation (de correspondance) et non comme contenu.
Si avant d’être interrogé sur l’énigme, l’interlocuteur déclare qu’il dira vrai tout en mentant sur la question, ou inversement déclare qu’il mentira tout en disant vrai lorsque la question lui est posée, la constance du statut (menteur ou honnête) de l’interlocuteur n’étant pas constatée, les développements présentés ci-dessus cessent de s’appliquer à l’énigme pour s’appliquer à l’interlocuteur lui-même. La relation V(F) = F(V) = F concerne alors l’interlocuteur lui-même qui, peu importe qu’il soit honnête ou menteur face à la question, reste synthétiquement un menteur eu égard à la variabilité de ses affirmations. Il n’est pas possible à ce titre de lui faire confiance, le jeu est donc caduc. On ne peut faire confiance à un menteur qu’à condition qu’il mente avec constance. Sa constance sert alors de repère qui, par élimination, dirige vers le vrai. Il devient un interlocuteur honnête. En conclusion, le menteur n’est pas celui qui ment, mais celui qui alterne mensonge et vérité de manière aléatoire. Combien même un interlocuteur n’aurait jamais menti, il suffit qu’il le fasse (de manière imprévisible) une unique fois pour synthétiser toutes les fois où il a dit vrai en le seul statut « vrai » et le seul mensonge qu’il n’aura jamais proféré en le statut « faux » retournant à la relation V(F) = F(V) = F, faisant de lui définitivement un menteur.
De la vérité
La relation F(F) = V(V) = V met en évidence que la vérité procède d’une correspondance entre le signifiant et le signifié. Cette correspondance est une relation. La vérité n’est pas objet, mais une relation entre objets. Dès lors en tant que relation, dire de la vérité qu’elle est une correspondance entre le signifiant et le signifié, c’est formuler une règle. Auquel cas, la juste description est celle d’une correspondance entre une règle et une application. Une application vraie est une application qui respecte la règle. Dans le cadre de cette formulation générale, la correspondance entre un signifiant et un signifié apparaît comme un cas particulier d’un principe plus vaste, qui admet des cas ou le signifiant diffère du signifié, pourvu que l’application respecte la règle. En conclusion, la vérité est une relation de correspondance entre une règle et une application. Par ailleurs, une application vraie peut devenir fausse si la règle qui s’applique varie, et par là cesse de garantir la correspondance. La possibilité de voir le statut d’une application varier dépend de l’identification de la règle. De ce fait, lorsque la règle est identifiée, la vérité qu’elle incarne est qualifiée de vérité relative.
Du vrai depuis le faux
Puisque la vérité est une relation est non objet, alors, une application est vraie pourvu qu’elle respecte la règle qui s’applique à elle. Nulle nécessité de s’interroger sur le caractère vrai de la règle, car se faisant, la règle devient alors une application soumise à une règle plus fondamentale soit une récurrence de la relation ainsi décrite.
De la commutativité
À travers les applications, la règle est unique et invariante. Lorsque la règle est identifiée, alors la relation entre celle-ci est les applications peut aussi bien être vue depuis ce qui dissocie les applications entre elles que depuis ce qui les unifie. Il est dit d’une telle relation qu’elle est commutative. En revanche, lorsque la règle est inaccessible, les applications imposent un accès à elles uniquement depuis ce qui les dissocie entre elles. Dans un tel cas de figure, l’inaccessibilité de la règle ne donne pas le choix au sujet de considérer la relation à loisir depuis l’une ou l’autre des perspectives. Le sujet subi l’accès au monde uniquement dans ce qui dissocie ses aspects, la relation est alors non-commutative.
De la définition
Lorsque la règle est inaccessible, les applications ne sont disponibles que dans ce qui les dissocie entre elles. Chaque application est alors identifiée en ce qu’elle « est » et ce qu’elle « n’est pas ». Ce qu’elle « est » se dissocie de ce qu’elle « n’est pas ». De cette identification procède la définition. Ainsi, toute application, pourvu qu’elle soit définie, c’est-à-dire mise dans un rapport de dissociation relativement aux autres applications au sein d’un ensemble, et d’ores et déjà exclue des règles solution possibles à cet ensemble.
De la contradiction
Tout ce qui est défini est identifié en ce qu’il « est » et en ce qu’il « n’est pas ». Ce que l’objet défini « n’est pas » constitue la contradiction de ce qu’il « est ». Tout ce qui est défini est donc de fait contradictoire avec ce que sa définition exclue. Lorsque la règle est inaccessible, la non-contradiction entre les applications est assurée par leur dissociation. De ce fait, la mise en présence d’applications contradictoires ne suffit pas à générer la contradiction, puisque leur dissociation assure leur non-contradiction. Mais plutôt lorsqu’une règle erronée leur est appliquée, car elle prétend les unifier alors qu’objectivement seul leur forme dissociée est accessible, puisque la règle solution reste dissimulée. La contradiction n’est donc pas générée par l’inaccessibilité de la règle solution, mais plutôt par sa substitution par une règle quelconque erronée. La règle solution quant à elle, puisqu’unique et invariante à travers les applications, confond ce que chaque application « est » avec ce qu’elle « n’est pas. Par sa portée unificatrice, elle résout les contradictions.
De la vérité absolue
S’interroger sur la pertinence d’une vérité absolue, c’est se poser la question inverse de la pertinence du néant, soit de l’absence parfaite de toute vérité absolue. La vérité absolue, est-elle l’absence absolue de vérité ? Développons le paradoxe qu’une telle question soulève. Le néant (l’absence absolue) est défini en ce qu’il « est » et ce qu’il « n’est pas », il est donc contradictoire avec ce qu’il « n’est pas ». En ce sens, il se pose comme application d’une règle qui ne se réduit pas à lui. En effet, puisque l’absence absolue est définie, elle n’est donc pas la solution à la contradiction dans laquelle elle est impliquée. La vérité absolue est donc différente du néant. De la même manière, l’être est également défini, et sa définition est différente de celle du néant dont il est donc dissocié. La vérité absolue, ne se réduit ni au néant, ni à l’être, elle est dissimulée. Sa considération est donc pertinente.
Du faux absolu
Parce que la vérité absolue comme règle solution induit la dissociation par sa dissimulation, alors tant qu’il persiste au minimum deux composantes du réel dissociées entre elles, le réel tel qu’il se manifeste est différent de la vérité absolue. De ce fait, par opposition à l’unité, la multiplicité induite par la dissociation constitue l’antithèse du rapport à la vérité. Le monde entendu comme un ensemble de manifestations dissociées entre elles, est absolument faux. L’accès au monde est donc fondamentalement une illusion portant sur lui et ne constitue pas le monde en soi.
De l’ignorance
Toute dissociation révèle une contradiction entre les éléments dissociés. Toute dissociation implique une définition, toute définition révèle donc la contradiction qui conduit à elle. Puisque l’absence de règle absolument fondamentale est rejetée, toute définition est nécessairement associée à une règle solution dissimulée, donc ignorée. Désigner toute dissociation revient à désigner au moins une règle qui persiste à se dérober, soit la règle solution à la contradiction révélée par ladite dissociation. Mais encore, l’ignorance de tout objet retourne l’ignorance comme objet. L’ignorance unifie ce qui échappe à l’entendement. Ainsi, combien même à plusieurs ensembles d’applications, leurs règles solution respectives différeraient les unes des autres, tant qu’elles restent toutes inaccessibles, elles sont une, par leur dissimulation. Les ensembles différents d’applications gouvernés par des règles différentes se confondent en un seul, indifférencié. La dissociation entre les contradictions établit le non-contradictoire, la règle solution garantie le cohérent. Il s’agit de l’ignorance épistémique, soit l’incapacité de concevoir. Concevoir une ignorance, c’est déjà la connaître. En se constituant comme privation de toute conception, cette ignorance est elle-même inconcevable.
De la règle comme langage
Tenons la règle qui régit un ensemble d’applications comme étant le langage dans lequel elles sont exprimées. Alors, il est tout aussi possible de considérer l’ensemble dans ce qu’il a d’unique, tout en conservant la perspective de sa multiplicité par des articulations différentes de ce même langage. En outre, en plus d’unifier les applications auxquelles il s’applique, un langage permet une unification fondamentale entre ce qui dissocie les applications auxquelles il s’applique, et ce qui les unit. Tenir la règle d’un ensemble d’application comme étant leur langage commun, résout la contradiction entre unité et multiplicité. Comme tout ce qui est identifié, un langage découvert comme solution est défini en ce qu’il « est » et ce qu’il « n’est pas », et cesse d’être solution à la contradiction dans laquelle cette définition l’implique, il devient une vérité relative. Tout langage en tant que règle procède donc de la vérité relative, le langage absolu lui, est invariablement dissimulé. Le monde est donc un ensemble de signifiants renvoyant à un unique signifié, invariablement dissimulé.
De la vérité correspondance comme seule vérité
Différentes définitions de la vérité se proposent, cependant toutes requièrent la seule vérité correspondance comme fondement. Par là et en vertu du rasoir d’Occam, nulle définition de la vérité ne convient sauf la vérité correspondance.
Vérité cohérence
La cohérence est garantie par la règle solution. Celle-ci puisqu’elle s’étend invariablement à travers les applications qu’elle régie, correspond à chacune d’entre elles. Parler de cohérence, c’est donc par la règle concernée par la notion, parler de correspondance.
Vérité pragmatique
La vérité pragmatique se fonde sur l’efficacité qu’elle confère à l’action exécutée selon ses préceptes. Elle constitue donc une correspondance entre l’intention et l’accomplissement. Cette correspondance est permise par la maîtrise de la règle qui sert de cadre à l’action, conforme au réel. La vérité pragmatique est une vérité correspondance en premier lieu.
Vérité subjective
Si la vérité est subjective, alors elle varie d’un point de vue à l’autre, et depuis le même point de vue d’un moment à un autre. La dissociation est donc aux fondements de sa description, montrant que simplement parce qu’elles sont multiples, aucune version de la vérité subjective ne saurait correspondre à la vérité. Il n’est donc pas nécessaire d’analyser le concept de la vérité subjective depuis le prisme de la correspondance, puisqu’une telle définition de la vérité est fausse.
Vérité normative
La question de la vérité normative est plus subtile puisqu’elle se fonde sur le consensus d’une part et sur la morale de l’autre. Considérer une morale universelle a ses limites. Car si la morale universelle était accessible (ici, il ne s’agit pas de contester son influence, puisqu’elle est située au niveau de la vérité absolue), elle serait admise de manière unanime, ce que démentent les observations anthropologiques. Tout principe moral est fondé sur son utilité au groupe selon une acception darwiniste. Quant à la prévalence d’une morale sur l’autre, de la confrontation dialectique entre les groupes procède une sélection d’un système moral relativement à l’autre. Ne reste alors que le consensus. C’est-à-dire la correspondance entre les comportements individuels et les règles collectivement admises.
Vérité objective
Puisqu’elle est universelle et invariante à travers toute chose, la vérité objective n’est que l’autre nom de la règle solution, soit de la correspondance entre elle et les applications qui en découlent. Elle n’est rien d’autre qu’une vérité correspondance.
Vérité mathématique
La vérité mathématique est d’une part une vérité cohérence, c’est-à-dire une correspondance (par la règle mathématique) entre la loi mathématique fondamentale et les équations qui en découlent, ainsi qu’une vérité objective dans le cas où la loi mathématique serait appliquée aux événements.
Vérité historique
La vérité historique n’a de sens qu’à la condition qu’elle respecte une correspondance entre le fait historique et le récit historique.
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